Éléments d’information à connaître sur le coronavirus, le Remdesivir et le laboratoire américain Gilead Sciences

, par  John Groleau
Lu 1886 fois

Le 11 mars dernier, Yazdan Yazdanpanah [1], expert auprès de l’OMS, présenta au cours d’une conférence de presse, l’essai clinique européen « Discovery ». Il déclara que « Les traitements ont été choisis selon les recommandations de l’OMS, sur les médicaments qu’elle considérait comme prioritaires » [2]. Parmi eux, on retrouve le Remdesivir, antiviral expérimental créé par le laboratoire pharmaceutique américain Gilead Sciences. Yazdan Yazdanpanah a pu bénéficier de certains avantages de ce labo [3] ces dernières années, mais certaines firmes ont été beaucoup plus généreuses à son égard d’après Étienne Girard [4].

Essayons d’établir une chronologie qui devra sans doute être complétée car il est difficile d’imaginer que toutes les informations ne puissent pas nous échapper.

3 février. Le titre de Gilead Sciences bondit de 5,7 % en séance à Wall Street d’après le site boursier.com [5]. « En effet, un patient américain a positivement réagi à son traitement antiviral expérimental du VIH, le remdesivir, qui n’a toutefois pas encore reçu d’approbation de mise sur le marché.

Gilead aurait reçu le feu vert des autorités chinoises de la santé pour mener un essai clinique à Wuhan sur 270 patients infectées par le coronavirus, selon des sources hospitalières citées lundi par l’agence ’Bloomberg’. Ces essais devraient durer jusqu’en avril prochain.

La revue ’New England Journal of Medicine’ affirme par ailleurs que le remdesivir a été utilisé avec succès sur le premier patient atteint du 2019-nCoV aux États-Unis, un homme de 35 ans de retour dans l’État de Washington après un séjour à Wuhan, l’épicentre de l’épidémie.

Le remdesivir avait été testé lors de l’épidémie de virus Ebola en Afrique de l’Ouest, de 2013 à 2016, mais sans grand succès. Il a en revanche donné de bons résultats dans des tests sur des animaux affectés par des coronavirus proches de celui qui sévit actuellement en Chine, à savoir celui du SRAS et celui du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (Mers-CoV) » [6], reprenant ce qui était écrit le 31 janvier dans le communiqué de presse de Gilead Sciences [7].

31 janvier. Lors d’une conférence de presse organisée par l’Inserm [8], Yazdan Yazdanpanah évoque le Remdesivir, ainsi que le Kaletra, médicament à base de Lopinavir + ritonavir [9], et l’interféron bêta. En fait, bien avant le 11 mars, les modalités des futurs essais cliniques sont déjà données…

Extrait de la conférence de presse du 31 janvier 2020


Yazdan Yazdanpanah évoque également la grande réunion qui doit se dérouler les 11 et 12 février, organisée par l’OMS en collaboration avec le GloPID-R dont il est le président et comptant parmi ses membres la Fondation Bill et Melinda Gates [10]. De plus, il ajoute que l’OMS va commencer assez rapidement un essai clinique randomisé international. Gilead Sciences dans son communiqué du 31 janvier avait indiqué que « Gilead travaille avec les autorités sanitaires chinoises pour mettre en place un essai contrôlé randomisé afin de déterminer si le remdesivir peut être utilisé de manière sûre et efficace pour traiter le Covid-19 » [11].

Au cours d’un autre point presse, Bruno Hoen, directeur de la recherche médicale à l’Institut Pasteur, précise qu’« En France, parmi les six patients infectés, au moins trois “reçoivent actuellement un traitement antiviral (...) même en l’absence d’efficacité démontrée aujourd’hui”, car “on estime que le rapport bénéfice/risque est favorable” » [12].

5 février. Wang Chen, président de l’Académie chinoise des sciences médicales, lors d’une conférence à Wuhan, en Chine, annonce un essai clinique dans lequel les patients recevront un placebo ou du Remdesivir [13].

12 février. Un couple de trentenaires chinois quitte l’hôpital Bichat. Selon leparisien.fr, « l’un d’entre eux avait bénéficié d’un traitement antiviral, le Remdesivir, donné aux patients dont l’état est jugé “sévère”. Il a également été administré à un patient de 48 ans hospitalisé au CHU de Bordeaux, sorti jeudi après 22 jours d’hospitalisation. […]. Mais il est trop tôt pour parler de remède. “Le patient [de 80 ans] décédé [le 14 février, premier mort du coronavirus en France,] avait reçu ce traitement. Ce n’est pas magique, rappelle Yazdan Yazdanpanah. Nous avons testé le produit sur trois personnes, une à Bordeaux et deux à Bichat. C’est très préliminaire pour l’instant”, tempère-t-il. » [14]

Bruce Aylward, sous-directeur général de l’OMS, 24 février 2020


24 février, le jour précédant les premières déclarations du Pr. Didier Raoult sur l’hydroxychloroquine, tout s’accélère… En bourse, les actions de Gilead Sciences augmente de près de 5 % suite à la déclaration de Bruce Aylward, sous-directeur général de l’OMS [15], lors d’une conférence de presse à Pékin : « Il n’y a qu’un seul médicament actuellement qui, selon nous, pourrait avoir une réelle efficacité, et c’est le remdesivir » [16]. « Les responsables de l’OMS ont ajouté que des essais cliniques sur le remdesivir chez l’homme sont en cours et que les résultats pourraient être disponibles d’ici quelques semaines. Gilead Sciences a confirmé dans un e-mail à CNN Business qu’elle travaillait avec les autorités sanitaires chinoises sur deux essais pour des patients infectés par Covid-19, le nom officiel de cette souche particulière de coronavirus. “Les deux études - une chez des patients atteints d’une maladie grave et une autre chez des patients atteints d’une maladie modérée - recrutent actuellement des participants et nous prévoyons des résultats en avril”, a déclaré le porte-parole de Gilead Sciences. » [17]

23 mars. Karine Lacombe, la cheffe de service de maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Saint-Antoine AP-HP [18], intervient dans le JT de 13h de France2 sur les essais du Pr. Didier Raoult autour de l’hydroxychloroquine et déclare qu’« Utiliser un médicament comme ça, hors AMM, c’est-à-dire hors autorisation de mise sur le marché, en exposant les personnes qui le prennent à des complications, sans avoir vérifié les conditions de base de la chloroquine, je pense que c’est en dehors de toute démarche éthique. » [19] Rapidement, certaines personnes font remarquer qu’elle a reçu des avantages non négligeables de la part du laboratoire américain ces dernières années [20]. On la retrouvera aux côtés d’Édouard Philippe le 28 mars quand celui-ci décide de faire un point complet sur la situation face au Covid-19 [21].

Édouard Philippe et Karine Lacombe. 28 mars 2020.


31 mars. Communication de France Assos Santé : « Gilead Sciences, célèbre laboratoire pharmaceutique américain, vient à nouveau de faire preuve de son cynisme en pleine pandémie.

Début mars, l’entreprise a demandé et obtenu aux États-Unis le statut de “médicament orphelin” pour le Remdesivir, l’un des antiviraux expérimentaux candidats au traitement du COVID-19. Heureusement, un groupe d’activistes et d’organisations citoyennes a découvert le pot aux roses et dénoncé les agissements de la firme pharmaceutique sur les réseaux sociaux et dans la presse : Gilead a dû retirer sa demande le 25 mars dernier.

Le statut de médicament orphelin a été créé pour favoriser le développement de traitements contre des maladies rares. On considère en effet qu’en raison du faible nombre de patients concernés, un mécanisme financier d’incitations est indispensable, permettant notamment d’amortir l’effort de Recherche et Développement. Il offre une exemption fiscale (aux USA) et donne des droits de propriété élargis.

Est-ce le cas du COVID-19 ? La réponse est bien évidemment négative. Dans une situation de pandémie mondiale comme celle que nous connaissons, les perspectives de vente sont immenses. Gilead a donc cherché à utiliser ce qui est désormais reconnu comme une “faille” du système américain.

La qualification de médicament orphelin n’est octroyée que lorsqu’une maladie touche moins de 200.000 personnes aux États-Unis, et ce sans que l’augmentation successive du nombre de patients ne remette en question ce statut et les avantages qu’il procure.

Gilead aurait ainsi bénéficié de différents types de mesures incitatives, en particulier une exclusivité commerciale de 7 ans.

Cela signifie concrètement que, pendant cette période, aucun autre médicament directement concurrent n’aurait pu être mis sur le marché aux États-Unis. Ce monopole légal aurait mis Gilead dans une position de force pour négocier le prix du Remdesivir, sans préjuger du risque que de nombreux patients ne puissent avoir accès au traitement si son efficacité était démontrée.

Cette crainte était d’autant plus fondée car Gilead n’en est pas à son coup d’essai. Le Sovaldi, un traitement contre l’hépatite C, a défrayé la chronique en raison de son prix exorbitant : 40 000 euros lors de son lancement sur le marché français en 2014. » [22]

1er avril. Jean-Paul Mira, chef de service de médecine intensive et réanimation à l’hôpital Cochin AP-HP [23], tient des propos honteux en voyant l’Afrique comme « un terrain d’essai » pour tester un vaccin potentiel contre le Covid-19 et en déclarant « un peu comme c’est fait d’ailleurs pour certaines études dans le sida, ou chez les prostituées : on essaie des choses parce qu’on sait qu’elles sont hautement exposées et elles ne se protègent pas » [24]. Gilead Sciences avait été impliqué dans un scandale en 2005. En effet, en mars 2005, les essais cliniques du Tenofovir, un antiviral utilisé contre le sida, avaient « été suspendus au Nigeria, en raison de manquements éthiques graves. Menées par l’association Family Health International pour le compte du laboratoire américain Gilead Sciences, ces expériences étaient financées par le gouvernement américain et par la Fondation Bill et Melinda Gates. » [25] De même, les tests de cet antiviral « auprès de 400 prostituées camerounaises, de juillet 2004 à janvier 2005, ne répondaient pas aux exigences éthiques » [26].

2 avril. « En Europe, le comité des médicaments à usage humain (CHMP) de l’Agence européenne du médicament a, à l’issue d’une visio-conférence d’urgence organisée le 2 avril, formulé des recommandations sur la manière dont l’antiviral remdesivir devrait être utilisé pour traiter les malades du coronavirus dans le cadre des programmes d’usage compassionnel de l’Union européenne. En Bourse, le titre Gilead Sciences est à l’équilibre à 78,25 dollars, mais il gagne 20 % depuis le 1er janvier. » [27]

4 avril. Dans une lettre ouverte, le PDG de Gilead, Daniel O’Day, indique « que le laboratoire “continue à fournir le remdesivir aux enfants et aux femmes enceintes sur la base d’un usage compassionnel individuel. Plus de 1.700 patients ont été traités dans le cadre de ces programmes.” Il reconnaît toujours que le remdesivir est “toujours un médicament expérimental et n’a pas été approuvé par les autorités réglementaires dans le monde entier” et que “son innocuité et son efficacité ne sont pas encore connues.” » [28]

9 avril. Par l’intermédiaire d’un article d’Étienne Campion, on apprend les liens d’intérêts de Christian Chidiac [29], président de la commission spécialisée « maladies infectieuses et maladies émergentes » du Haut Conseil de la Santé publique [30], avec le laboratoire pharmaceutique Gilead. « En effet, entre 2014 et 2019, Christian Chidiac déclare plusieurs milliers d’euros d’avantages perçus en transports, repas, hébergements, inscription à des colloques, mais surtout en rémunérations pour l’écriture d’études scientifiques en tant qu’ “expert” au service du géant pharmaceutique américain.[…]. À noter : la vice-présidente de cette commission responsable de conseiller la France dans ses choix thérapeutiques, Céline Cazorla, déclare elle aussi des liens d’intérêts avec Gilead. » [31]

Toujours le 9 avril. Selon Catherine Ducruet, « Alors que les résultats de l’étude clinique Discovery testant cinq traitements éventuels contre le COVID-19, dont le remdesivir de Gilead, se font attendre, voici que Gilead choisit de modifier le design de ses propres études américaines dont les résultats sont attendus en mai. Une telle décision n’est généralement pas de bonne augure car cela manifeste une difficulté à tirer des conclusions au regard des critères choisis au départ. Or, ici il s’agit du médicament contre le COVID-19 qui suscite beaucoup d’espoirs. Tout d’abord, Gilead va recruter davantage de patients, ce qui semblerait indiquer que le bénéfice n’est pas statistiquement assez significatif chez le groupe traité avec les effectifs actuels. » [32]

10 avril. Gilead publie les résultats de l’analyse d’une cohorte de 53 patients [33] « (aux États-Unis, au Canada, en Europe et au Japon) hospitalisés pour des complications sévères de l’infection par Covid-19 qui ont été traités par le remdesivir, un traitement antiviral en cours de développement, dans le cadre d’un usage compassionnel individuel (patients en impasse thérapeutique).

La majorité des patients (68 %) ont présenté une amélioration clinique et aucun nouveau signal de tolérance n’a été rapporté. Ces résultats “jugés encourageants” de cette nouvelle étude, ont été publiés dans le New England Journal of Medicine. Cependant Gilead précise que cette étude “présente des limites” et plusieurs études de phase III sont en cours pour déterminer la tolérance et l’efficacité du remdesivir dans le traitement du Covid-19 car cette molécule n’est encore autorisée ni approuvée nulle part dans le monde. » [34]

15 avril 2020

Navigation

Sites favoris Tous les sites

Brèves Toutes les brèves