Science sans critique, le déclin

, par  André Bellon
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Il a presque deux siècles, une « science » voyait le jour dans l’enthousiasme du milieu universitaire : la phrénologie. Celle-ci cherchait à trouver une association statistique entre la forme de la boite crânienne et les mœurs, en particulier lorsque ces dernières sont douteuses. Un de ses apôtres, Cesare Lombroso, développa même l’idée du criminel-né, reconnaissable par son crâne.

Depuis plus d’un siècle, cette « discipline » est qualifiée de pseudoscience, c’est-à-dire qu’elle est présentée sous des apparences scientifiques, mais n’en a ni la démarche, ni la reconnaissance. En fait, son succès temporaire fut autrefois lié à son utilisation de la systématique, méthode permettant de dénombrer et surtout de classer les choses et les personnes dans un certain ordre, sur la base de principes logiques. Il ne reste, pour sa popularité contemporaine, qu’un album de Lucky Luke, « Les collines noires » où se manifestent plusieurs spécialistes, plus ou moins crétins, de la phrénologie.

Si cette pseudo science fait maintenant sourire par son simplisme, ce n’est pas pour autant que la méthode qui la soutenait a disparu.

On pourrait même dire que l’enthousiasme si répandu aujourd’hui dans l’université vis-à-vis de l’« intersectionnalité » n’en est que le nouvel avatar.

En effet, on y retrouve la même obsession à classifier, dans des catégories de plus en plus fines, mais se référant à des critères immuables, certains négatifs-nés (blanc, raciste, masculin…), certains positifs-nés (décolonial, racisé, concerné…).

Autre caractéristique commune, la volonté d’affirmer un déterminisme moral originel, de faire entrer les faits dans les catégories préfixées. Il ne s’agit plus du criminel-né, mais de l’oppresseur-né. Une fois la catégorie créée, point n’est besoin de prouver, il suffit d’asséner et surtout de le faire en évoquant pèle mêle les catégories clefs. Ainsi, un groupe féministe publie-t-il dans les Inrockuptibles que « l’hétérosexualité a avant tout une utilité économique, alors elle va forcément s’insérer dans l’économie capitaliste qui est une économie racialisée et coloniale… la construction de l’hétérosexualité comme mode d’organisation de la vie désirable est infusée par la blanchité ».

De telles théories fumeuses sont d’autant plus dangereuses qu’elles flattent des réflexes identitaires dans ce qu’ils ont de plus primitifs. C’est la fin du libre arbitre, les individus sont et restent dans des boites.

À ceux qui s’étonneront que l’université soit le vecteur de ces pseudosciences, on rappellera l’article d’Alain Sokal dans la revue « social text » en 1996 ; dans son texte, Sokal proposait d’enrichir « l’enseignement de la science et des mathématiques [...] par l’incorporation des aperçus dus aux critiques féministes, homosexuelles, multiculturelles et écologiques ». Ce texte aussi absurde que les scientifiques de Lucky Luke fut publié dans cette revue sérieuse sans un battement de cil. C’était le but de son auteur que de dénoncer la pesanteur idéologique. On pouvait, après cela, s’attendre à plus de sérieux dans l’Université.

Et pourtant, plus de 20 ans plus tard, un canulard du même ordre vient de mettre en lumière la vacuité des thèses « intersectionnelles ». Anna Breteau, dans lepoint.fr, révèle comment une thèse purement idéologique, mais surtout profondément antiscientifique dans sa méthode, a réussi non seulement à passer les barrages, mais à obtenir une des meilleures notes possibles. Le thème ainsi salué était « et si l’antisémitisme de Dieudonné n’était qu’une forme de résistance à la domination blanche dans la sphère publique ? » Commentaire du correcteur : « C’était bien, votre devoir, je vous ai mis une très bonne note. »

Lors des VII° rencontres Science et Humanisme, à Ajaccio en 2013, Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien et philosophe reconnu, intervenant sur la nécessité du retour à la dispute universitaire, demandait qu’on prenne pour sujet d’enseignement une science qui s’est révélée fausse après des années de gloire - il citait la phrénologie - et qu’on amène les étudiants à développer ainsi leur sens critique. C’est ce qu’il appelle la pédagogie du refus.

Et si on prenait aujourd’hui, comme sujet de cette pédagogie du refus, la thèse de l’intersectionnalité ?

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