Lettres au bureau de l’Association des Historiens Contemporanéistes de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (AHCESR) devenues « lettre ouverte » après censure réitérée

, par  Annie Lacroix-Riz, Tribune libre
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De : Annie Lacroix-Riz
À : Clément Thibaud
Cc : Carole Christen, Claire Lemercier, Noëlline Castagnez, Nicolas Patin, Julie d’Andurain, Laurence Guignard
Envoyé : Lundi 3 Juin 2019 21:29:53

Chers collègues,

Je me réjouis de votre réponse, fort tardive et post-électorale. Vous êtes libres d’assumer, assurément, vos préférences politiques, mais l’argument est, en l’occurrence, d’autant plus choquant que la vérité historique a été très malmenée par les tribunes affichées, soit de fait, sur les origines de l’Union européenne (deux tribunes d’« éminents historiens européens »), soit de principe, sur la conception même de l’histoire de cette Union (dans son titre même, celle des universitaires de Lille), et, surtout, que vous avez interdit tout débat sur ces choix. Je note par ailleurs que, si votre « bureau a discuté de l’opportunité d’envoyer la tribune rédigée par nos collègues de Lille », votre silence suggère que les autres tribunes publiées par Le Monde n’ont pas fait l’objet d’une discussion : était-ce par conviction que la qualité de leurs signataires excluait tout débat, ou parce que le journal Le Monde sert de référence académique à l’AHCESR ? Il est vrai que c’est le cas de l’UMR SIRICE, qui fait d’une pierre deux coups de ce point de vue, via ses membres mêmes, signataires, bénéficiaires, en sus, de l’onction du « journal de référence » (http://sirice.eu/l-umr-sirice/presentation et http://sirice.eu/l-umr-sirice/vie-de-l-umr/tribune-du-monde-d-historiens-en-reponse-au-livre-de-philippe-de-villiers). Or, je le répète, ce n’est pas une (double) tribune d’historiens, c’est une tribune d’idéologues piétinant les sources originales.

L’appel à faire triompher sans réplique vos choix, qualifiés de citoyens, constitue un veto antagonique avec les caractères, d’une part de société savante et professionnelle, d’autre part, d’association citoyenne de l’AHCESR. Je ne répéterai pas les arguments présentés en avril et en mai, auxquels je vous remercie de vous reporter.

Je note que, bien que se réclamant d’une lutte électorale antifasciste entamée avec l’appel au vote au deuxième tour des présidentielles, vous n’avez pas été scandalisés, en bureau, par la réaffirmation qu’il y avait pas motif à ce que le présumé grand juriste, nazi de choc avéré, Walter Hallstein, entre autres nommé NS-Offizier en 1944 (voir https://www.les-crises.fr/europe-lacademisme-contre-lhistoire-6-6/), fût récusé comme président de la commission européenne. Une telle proclamation est-elle compatible, notamment, avec les obligations, contractuelles, de lutte contre le racisme et l’antisémitisme des formateurs civiques français, tâche à ma connaissance dévolue aux historiens de tous cycles de l’enseignement ? Je ne vous cache pas ma sidération d’historienne et de citoyenne sur le traitement du cas Walter Hallstein, qui ne répond à aucune définition possible de « critères clairs mais souples » d’agrément. Et je maintiens que vos choix n’ont pu « être critiqués » puisque vous n’avez pas porté les critiques éventuelles à la connaissance de vos membres. Votre « modération » des messages empêchera, une fois de plus, la communication, fût-elle tardive, de ceux que je vous ai adressés en avril puis en mai 2019.

Je me demande avec effroi citoyen jusqu’à quelles extrémités la conception à géométrie variable de la lutte antifasciste et le loyalisme à l’Union européenne pousseront l’histoire contemporaine académique française. J’éviterai les comparaisons explicites avec l’histoire de notre pays, mais je ne puis qu’appeler mes correspondants à relire L’étrange défaite de Marc Bloch.

Bien cordialement,

Annie Lacroix-Riz

P.S. : J’ai également pris bonne note, via l’envoi de votre courriel de 20:36, que mon « le message sur la guerre d’Espagne » ne parviendra pas à ses destinataires, « tout simplement, m’a précisé Claire Lemercier, parce que nous ne passons pas sur la liste de message du type “bravo, bonne initiative”, sans quoi la liste serait submergée à chaque événement ou prise de position. » Votre travail de « modération » évite à coup sûr toute submersion.


De : Clément Thibaud
À : Annie Lacroix-Riz
Cc : Carole Christen, Claire Lemercier, Noëlline Castagnez, Nicolas Patin, Julie d’Andurain, Laurence Guignard
Envoyé : Lundi 3 juin 2019 20:04

Chère collègue,

Le bureau a discuté de l’opportunité d’envoyer la tribune rédigée par nos collègues de Lille. Nous avons estimé que nous pouvions accepter la diffusion d’un tel texte dans la mesure où il défend un usage critique de l’histoire dans laquelle une association comme la nôtre peut se reconnaître, sans pour autant appeler à voter pour tel ou tel.

La politique de modération répond à des critères clairs mais souples, où des cas tangents comme celui-ci sont discutés. Nous notons bien votre désaccord à ce propos et vous remercions de l’intérêt que vous portez à nos activités. En plus d’être une société savante et professionnelle, l’AHCESR est également une association citoyenne et, à ce titre, nous sommes amenés à faire des choix qui peuvent être critiqués et que nous assumons.

Bien cordialement à vous,

Clément Thibaud


De : Annie Lacroix-Riz
À : Clément Thibaud, Carole Christen, Nicolas Patin
Envoyé : Jeudi 23 mai 2019 11:34

Chers collègues,

L’AHCESR a accueilli le 19 avril 2019, respectivement à 08:15 puis à 13:16 les messages comportant des liens adressés par nos collègues Robert Frank (https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/17/les-historiens-n-ont-pas-attendu-de-villiers-pour-casser-le-mythe-selon-lequel-seuls-les-resistants-ont-contribue-a-la-construction-europeenne_5451663_3232.html, lien mentionnant et confirmant une tribune parue dans Le Monde du 27 mars 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/27/philippe-de-villiers-n-a-pas-le-droit-de-falsifier-l-histoire-de-l-union-europeenne-au-nom-d-une-ideologie_5441688_3232.html), puis Stéphane Michonneau (https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/19/pour-construire-l-europe-il-faut-reconstruire-son-histoire_5452318_3232.html).

Je vous ai adressé le 22 avril 2019 un courriel courtois notant que ces textes ressortissaient non à l’exposé académique mais à la propagande électorale, et protestant contre la banalisation par l’association d’une pratique initiée lors du second tour des élections présidentielles de 2017. Demeuré à cette date sans réponse de votre part, comme divers rappels, aussi courtois, ce courriel initial est reproduit ci-dessous.

J’ai apporté aux tribunes que vous avez rendues publiques une réponse historique, qui peut être consultée via une série de six liens, échelonnés de https://www.les-crises.fr/europe-lacademisme-contre-lhistoire-1-6/ à https://www.les-crises.fr/europe-lacademisme-contre-lhistoire-6-6/. Je ne doute pas que votre sens de l’équité et du débat, outre le respect de la courtoisie académique, vous amèneront à la mettre à la disposition de vos correspondants.

Bien cordialement,

Annie Lacroix-Riz


De : Annie Lacroix-Riz
À : Carole Christen
Cc : Clément Thibaud
Envoyé : Lundi 22 avril 2019 18:36

Chers collègues,

Au nom de quelle défense de la profession ou communication professionnelle a-t-il été décidé de violer la neutralité politique dont l’AHCESR se réclame régulièrement quand elle refuse d’accueillir une communication historique, et non pas politique, au motif qu’elle serait « polémique », en nous transmettant, à deux reprises (mais peut-être ai-je manqué l’épisode initial, du 27 mars), ces tribunes ou plutôt ces appels, au contenu et au ton ahurissants :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/17/les-historiens-n-ont-pas-attendu-de-villiers-pour-casser-le-mythe-selon-lequel-seuls-les-resistants-ont-contribue-a-la-construction-europeenne_5451663_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/19/pour-construire-l-europe-il-faut-reconstruire-son-histoire_5452318_3232.html ?

J’ai vivement protesté quand l’AHCESR a, au nom de l’antifascisme, appelé à voter en faveur d’Emmanuel Macron au deuxième tour des élections présidentielles, alors que nombre de ses membres, à l’évidence, jugeaient parfaitement antifasciste de s’abstenir.

Cette fois-ci, je ne sache pas que l’association ait invoqué l’antifascisme. Si c’était le cas, ce serait un scandale encore plus grand que l’initiative de 2017 : tous les électeurs hostiles à l’Union européenne ne sont pas des fascistes, à moins que l’on n’estime que près de 56% des électeurs français de mai 2005 l’étaient. Les collègues tribuniciens se réclament désormais de l’histoire, et l’association a donc en avril 2019, par deux fois diffusé leurs appels, strictement politiques , au nom de sa spécificité.

Je fais, sur la base de sources diverses, notamment diplomatiques, de la recherche sur l’Union européenne et ses origines historiques depuis les années 1970, et considère, sur cette base seule, qu’il est absolument intolérable de prétendre que ces tribunes respectent le travail historique, tant elles abondent en erreurs et contrevérités établies par la consultation de sources accessibles en France parfois depuis les années 1970.

Je ne vois pas d’inconvénient à ce que les collègues fassent de la propagande politique. Ils ont le droit d’être atlantistes et européistes, d’adhérer à toutes les organisations qui se réclament de ces credo, de voter pour qui leur convient, d’être élus, etc. Je dois cependant relever que ceux qui ne partagent pas leurs convictions politiques mais appartiennent à la gauche marxiste de tradition antiimpérialiste ne bénéficient pas, pour leur part, de la visibilité que donne aux premiers l’accès à la grande presse, systématiquement refusé à cette seconde catégorie. Le scandale est particulièrement grand en ce qui la concerne, puisque la droite et l’extrême droite non-européistes disposent, elles, de relais de communication non négligeables.

Je compte que vous me laisserez exprimer mon opposition, sur une base strictement historique, à ce que je considère comme une simple opération de propagande, antagonique avec les buts statutaires de l’association. Le sang-froid des historiens européistes et atlantistes qui se lamentent d’être abandonnés de Washington (quel contemporanéiste sérieux a décelé des différences sensibles de politique étrangère entre les administrations démocrates et républicaines ?) est décidément en défaut, et leur comportement dépasse les bornes de l’indécence. La grande presse est dans son rôle, qui use de tous les moyens pour tenter de nous faire voter comme nos dirigeants économiques et politiques le souhaitent. L’AHCESR ne l’est pas.

Bien cordialement,

Annie Lacroix-Riz

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