Mythe de l’isolationnisme américain

, par  J.G.
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« Nonobstant le mythe de l’isolationnisme américain, les États-Unis ont recherché et acquis une place croissante au niveau international : ils se sont fréquemment engagés dans des opérations intrusives dans la périphérie coloniale nouvellement constituée, parfois aux côtés des forces armées européennes. Entre 1846 et 1898, ils ont mené vingt-huit interventions militaires en Amérique latine et dix-neuf dans la zone Asie-Pacifique, alors même qu’ils menaient des “opérations” constantes contre les Amérindiens au sein du continent.

La guerre contre l’Espagne en 1898 et la colonisation de Cuba et des Philippines marquent un moment de transition entre cette première phase d’expansion et celle, plus informelle mais plus vaste, d’après 1945. Au milieu du XIXe siècle, les expansionnistes américains interprètent l’agrandissement territorial comme une expression de leur “destinée manifeste [1] d’asseoir leur suprématie sur le continent et, au-delà, sur l’Occident dans son ensemble.

Réinterprétant l’histoire mondiale à partir de leur nouvelle position de prédominance industrielle (23,5% de la production manufacturière mondiale, contre 18,5% pour la Grande-Bretagne, en 1900) et de la portée accrue de leurs engagements internationaux, les expansionnistes de la fin du siècle ont imaginé l’ascension américaine comme l’aboutissement d’un processus historique de sélection et de succession impériale. Anticipant la prochaine “suprématie économique mondiale” du pays, un proche du président Theodore Roosevelt, fervent expansionniste, écrit en 1900 : “Il n’y a pas de raison pour que les États-Unis ne deviennent pas un centre de richesse et de puissance plus grand que ne le furent jamais l’Angleterre, Rome ou Constantinople [2].”

Les deux guerres mondiales confirment cette vision du devenir historique. Au lendemain du premier conflit, les élites britanniques doivent se résoudre à l’idée d’une pax anglo-saxonica, c’est-à-dire un partage des “responsabilités” mondiales avec les États-Unis. Mais ces derniers entrevoient déjà la future pax americana. En 1939, l’influent internationaliste Walter Lippmann écrit : “Pendant la durée de la génération à laquelle nous appartenons, il s’est produit l’un des événements les plus importants de l’histoire de l’humanité. La puissance qui contrôle la civilisation occidentale a traversé l’Atlantique [3].” En 1946, le président Harry Truman reprend lui aussi l’idée d’une succession impériale : “Depuis la Perse de Darius Ier, la Grèce d’Alexandre, la Rome d’Hadrien, la Grande-Bretagne de Victoria (…), aucune nation ni groupe de nations n’a été investi de nos responsabilités [4].” »
Philip S. Golub, professeur à l’Université américaine de Paris

Extrait de son article, Comment basculent les empires, publié dans Le Monde diplomatique, novembre 2011.


Sur ce site : L’expansion territoriale des U.S.A.

[1Cf. Reginald Horsman, Race and Manifest Destiny : The Origins of American Racial Anglo-Saxonism, Harvard University Press, Cambridge, 1999.

[2Brooks Adams, America’s Economic Supremacy, The Macmillan Company, New York, 1900.

[3Walter Lippmann, « The American destiny », Life Magazine, New York, 1939.

[4Cité par Donald W.White, « History and American Internationalism : The formulation from the past after World War II », Pacific Historical Review, vol. 58, n°2, University of California Press, Berkeley, mai 1989.

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