Les « glaneurs » des portes de Paris Saint-Ouen, Clignancourt, Bagnolet, Montreuil, Vanves…

, par  Barte Yann, Tribune libre
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REPORTAGE. Chaque fin de semaine, aux portes de Paris, la police se livre à une impitoyable chasse aux pauvres. Finira-t-on enfin par reconnaître des droits à ces vendeurs à la sauvette, comme il existe à la campagne, depuis le Moyen-âge, un “droit de glanage” ?

“On m’a tout pris, des bijoux, les affaires de mes enfants. Ca m’a fait mal au cœur. J’en ai pleuré”. Djamila vend depuis quelques années à la porte Montmartre. Ce jour-là, la police lui a tout confisqué. “Quand on te prend tes affaires, tout va dans la benne. Sauf le neuf, bien sûr, qui part dans la voiture des policiers sans aucune procédure particulière, établissement de liste ou autre...”

Depuis 2009, Djamila fait partie des cent privilégiés qui ont pu obtenir une place “régulée” à la porte Montmartre. Une bien mince victoire pour les associations, et pour cette vendeuse, “vraiment pas de quoi se vanter ! Bien sûr, on n’a plus le risque des amendes de 180, voire 300 euros. On n’a plus à courir avec les charriots, les poussettes... j’ai connu ça... Mais je vends moins bien aujourd’hui, et puis on est sous le pont avec les rats, dans les courants d’air, sans table, à même le sol, mêmes pour les plus âgés...”

C’est ici, justement, que se sont constituées les premières associations (le Collectif des biffins de la porte Montmartre, Sauve qui peut...), en 2005, alors qu’une menace pesait sur ces petits vendeurs et leurs bicoques installées en marge du périphérique. Depuis cette mobilisation il y a sept ans, 150 places ont été réservés aux biffins [1] pour tout Paris (100 à la porte Montmartre, 50 à la porte de Vanves). On est loin du compte au regard des milliers de pauvres qui se pressent chaque semaine aux abords de la capitale. De plus, l’obtention de ces places convoitées est soumise à des critères précis : “Il faut habiter là-bas”, déplore Régine qui, à près de 70 ans, reste toujours sans domicile fixe et, de ce fait, exclue du “dispositif”. “C’est fini, là-bas. Je n’y vais plus. Si c’est pour payer je ne sais combien d’euros… Je fais les fins de marchés comme j’ai toujours fait. Je vis comme ça.”

Chacun attend… et perd son temps

Il y a quelques années encore, une tolérance relative prévalait. “Maintenant, c’est la répression d’heure en heure, de quart d’heure en quart d’heure” explique Samuel Le Cœur, président de l’association Amelior [2]. Ce vendredi, le bénévole - par ailleurs photographe indépendant - m’a donné rendez-vous Aux deux avenues, un bar-brasserie du bout de l’avenue Gallieni, à Bagnolet.

En face, une dizaine de vendeurs, les mains chargées de sacs de sport, guettent le départ de la police stationnée au feu rouge depuis quinze longues minutes. Chacun patiente de chaque côté de la place… perd son temps et en fait perdre à l’autre. “C’est assez désespérant aussi pour ces fonctionnaires de police d’être abusivement réquisitionnés pour répondre à des demandes politiques, électoralistes” reconnait le militant associatif. “Avec cette répression continue, les marchés s’étendent dans l’espace et dans le temps. Ce marché du vendredi à Bagnolet n’existait pas il y a seulement un an”. Quant aux élus, “ils traitent le sujet avec mépris. Cela fait des années qu’on tente de mettre en place des tables rondes avec les riverains, les associations, les élus… en vain”. Un fiasco qui s’avère de plus coûteux : “La collecte des ordures ménagères reste un marché très opaque et à 50% privé. Tout ça pour mettre à la poubelle ce qui vient des poubelles, ridicule ! Alors même qu’on parle de recyclage, d’aides aux plus pauvres, de réinsertion”.

Un million d’euros a été débloqué par le conseil régional pour régler cette question, mais « “qu’est-ce qu’on a fait ? Un projet de ressourcerie dans le 20e arrondissement, gérée par l’association Emmaüs Coup de main, et un bus pour l’association Aurore, qui, a priori, n’apporteraient rien directement aux biffins ! Quant à l’étude promise, on l’attend toujours…” L’étude en question doit nous révéler les profils des biffins et les lieux qu’ils fréquentent. Elle devrait être rendue publique ce mois-ci, nous confirmera le conseil régional qui se dit sensible au problème qui pourrait bien se révéler “plus francilien que strictement parisien”.

Devant la porte du bar, quelques vendeurs scrutent l’avenue. Tout semble immobilisé. Seul le flux des voitures continue. Samuel Le Cœur les rejoint pour échanger des contacts, les mobiliser afin de peser sur les mairies et demander de nouveaux “carrés de biffins”. A côté, deux femmes à chapeau discutent, adossées contre une voiture garée dans l’avenue, chacune un caddie à la main. Elles aussi attendent que la police s’éloigne. “Non, je vends pas, j’achète”, dit la première : “du Nescafé, du dentifrice de marque que je peux trouver à un euro... Des choses périmées d’un jour ou deux, pour quelques centimes. C’est toujours mieux que de crever de faim !”. Sa consœur d’infortune, Mathilde, d’origine chinoise, vend “de tout. Ce que je trouve dans les poubelles, des trucs de chez moi…”. Avant, elle arrivait vers 15 heures. Mais avec la police, elle est désormais sur le pied de guerre dès 9 heures. Sur le haut de son caddie, un sèche-cheveux qu’elle essaiera de vendre à 2 euros. “Elle teste tout avant chez elle, assure sa voisine enthousiaste. Sèche-cheveux, fer à repasser… Je lui ai déjà acheté des choses. J’aime bien cette dame, elle est gentille, elle travaille pour ses trois enfants.”

“On n’est plus au Moyen-âge !”

“Avant, les riverains gueulaient à cause des chiffons que les vendeurs abandonnaient partout à l’arrivée des CRS, maintenant ils ont gagné des crottins de chevaux !” lance Martine, 58 ans. Ce sont en effet les gendarmes à cheval de la garde républicaine qui chassent désormais les vendeurs à la sauvette la porte Montmartre. Martine les a connus il y a peu, juste avant qu’elle ne trouve, pour un mois, un espace légal : le Comptoir général, quai de Jemmapes. Un lieu plutôt “bobo”, dit-elle, et qui la ravit. “Et pourquoi ne peut-on pas organiser des marchés aux biffins, avec des placiers, un droit de vente à la journée pour un ou deux euros, des containers à proximité pour laisser le lieu propre ? Ce ne sont pourtant pas les endroits qui manquent. Regardez l’espace qu’il y a de Colonel Fabien à Nation par exemple ! Et ça dérange qui qu’on fasse les poubelles ? C’est toujours ça de moins dans l’incinérateur, non ?” Le président de l’association Amélior, pour qui le geste biffin est effectivement plus écologique que délinquant, appelle aussi de ses vœux une généralisation des marchés de biffins, “pourquoi pas sur le modèle des parcmètres pour prostituées qui existent à Bonn ?”

Pour l’heure, l’image est saisissante : celle de “gueux” chassés par une garde à cheval. “On n’est plus au Moyen-âge, quand même !” s’insurge une vendeuse. J’ai justement rendez-vous à la porte de Montreuil avec une historienne de la Révolution française qui connaît bien le système féodal qui a perduré jusqu’à l’Ancien régime. Elle arrive quelques secondes après le énième passage de trois agents de police. Une fois de plus, les vendeurs de cette porte parisienne très fréquentée se volatilisent. Au café L’Etoile de Montreuil, où quelques glaneurs attendent le passage de “l’orage”, Florence Gauthier, maître de conférences à Jussieu, me rappelle l’existence de “droits d’usage très anciens” des sociétés ouest-européennes, essentiellement paysannes, et mentionne les travaux d’historiens comme Marc Bloch sur “cette façon populaire de concevoir le droit. Le droit de glanage, nous en avons aujourd’hui une image liée à la précarité, mais il n’était pas réservé aux seuls pauvres. Ces droits d’usage dont il est difficile de connaître l’origine exacte, réapparaissent aujourd’hui portés par des personnes qui en ont une connaissance lointaine ou qui simplement les réinventent, spontanément. Ils n’ont jamais disparu”.

Promenade aux Puces avec une historienne

Agnès Varda l’avait superbement montré dans son film documentaire Les Glaneurs et la glaneuse, en 2000. Une petite caméra en main, elle était partie filmer, dans les villes et dans les campagnes françaises, des gens qui glanent dans les champs ou grappillent dans les arbres après les récoltes, récupèrent de la nourriture dans les poubelles des magasins, ou à la fin des marchés. Va-t-on remettre en question ces droits ancestraux ? Ces pratiques dépassent les frontières de l’Europe, remarque l’historienne, qui avait ainsi été surprise de découvrir “dans les hauts plateaux de l’Algérie des années 70, des paysans pauvres étrangement installés tout autour de grandes unités d’exploitation : les comités de gestion, anciens domaines des colons français, nationalisés. Ces paysans avaient construit leur maison tout autour et allaient glaner le grain, ‘jusqu’à 30% de la récolte’ m’avait dit la direction des comités. Ce n’était pas la Sécurité sociale algérienne. Juste une façon, imaginée par la paysannerie, de régler ses problèmes”.

Allan-Adil, un Marocain jovial de 33 ans, rencontré juste avant le passage de la police, nous rejoint dans le café pour continuer l’échange interrompu. Il est plutôt satisfait de sa journée : “J‘ai gagné 50 euros.” Ce vendeur n’a aucune allocation. Comme beaucoup, les revenus de sa vente sont les seuls dont il dispose, “depuis [son] divorce”, nous dit-il. Il empoche généralement entre 20 et 30 euros la journée. “Je vends des baskets, des vêtements. Ces chaussures-là, achetées 5 euros à un Roumain, je les revends 10, peut être même 15.” Pour compléter ces revenus du week-end, il vend aussi à Belleville en semaine, à côté des “chibanis”, ces retraités immigrés qui, après une vie de travail en France, n’ont pu obtenir de retraite décente, ni même souvent l’Aspa (ex-minimum vieillesse). Pas toujours aisé, en effet, lorsqu’on était immigré dans les années 1960-1970, d’obtenir des fiches de paye en bonne et due forme…

Droits des villes, droits des champs

Depuis quelques années, la répression s’est accrue sur les vendeurs à la sauvette. Après la multiplication dans les villes des arrêtés anti-mendicité, on a même vu des arrêtés municipaux “anti-glanage”. Trente-huit euros d’amende, c’est ce que devait payer une personne fouillant dans les poubelles à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), qu’elle le fasse pour se nourrir ou non. L’arrêté a finalement été annulé en novembre dernier après une saisie en référé par la Ligue des droits de l’homme. Avant Jacques J.P. Martin, un autre maire UMP, de La Madeleine (Nord), avait pris une décision du même type. Le député du Val-d’Oise Georges Mothron (UMP, Droite Populaire) avait, lui, préconisé l’usage d’un répulsif contre les SDF : “le Malodore”. Les entreprises ne sont pas en reste : il y a quelques mois, c’est un salarié de Monoprix qui s’est trouvé mis à pied pour avoir récupéré quelques salades et melons dans les poubelles du magasin où il exerçait. L’employé a été réintégré. Renvoyés à leurs responsabilités, les politiques de gauche comme de droite, préfèrent cacher la misère et faire la chasse aux pauvres plutôt qu’à la pauvreté. C’est oublier la fonction sociale de ces droits d’usage anciens, rappelle l’historienne : “Ce n’était pas de la charité, il s’agissait de conserver un équilibre des rapports sociaux, éviter le vol, la violence…” Et aujourd’hui ? “Il y a assurément une lutte à mener pour la reconnaissance, auprès des communes, de nouveaux droits d’usage des villes”. Les débats enflammés à l’Assemblée nationale sous la Révolution autour de la propriété ont conservé toute leur actualité. Peut-on parler de la propriété comme droit naturel lorsqu’elle entre en contradiction avec le droit de subsistance ? s’interrogeaient les députés d’alors. “Ce débat sur la propriété qui revient et explose régulièrement, il faut le reprendre” affirme Florence Gauthier. Par ailleurs férue d’histoire de droit naturel, la chercheuse s’est plongé, grâce aux travaux du médiévaliste américain Brian Tierney, dans les écrits d’un juriste, Gratien, qui en donnait dès le XIIe siècle une définition d’une extrême modernité. Ainsi, la répression actuelle aux portes de Paris n’est pas seule à nous renvoyer à l’Histoire, la recherche de solutions pourrait bien le faire de façon très utile.

Yann Barte
Article également publié par http://laredacnomade.over-blog.com


[1Personnes qui récupèrent de vieux chiffons pour les revendre (chiffonniers). La biffe qualifie cette activité de vente de chiffons et, par extension, d’objets récupérés.

[2Association des marchés économiques locaux individuels et organisés du recyclage.

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