Buonarroti : « On n’est pas soldats du gouvernement, mais du peuple » Proclamation aux soldats

, par  J.G.
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« Soldats, le moment approche de sauver ou de perdre à jamais la patrie. Ce peuple, fatigué sous le poids de ses maux, indigné contre l’oppression, va se lever : il veut détruire la tyrannie, ou périr avec la liberté. Non, on ne peut pas être patriote et souffrir plus longtemps l’existence d’un gouvernement élevé contre la volonté du peuple sur le tombeau de ses plus chauds amis, sur la violation de ses droits, et sur la destruction de toutes les lois populaires. La misère du peuple est à son comble, et tous les moyens de faire entendre sa voix lui sont enlevés : il n’a plus ni société, ni assemblée publique pour appuyer ses plaintes. Les conseils et le directoire, si doux, si humains pour les grands et les gens comme il faut, n’ont pour lui ni cœur, ni oreilles, ni voix. Si quelqu’un parle ou écrit pour lui, on l’emprisonne, on le tue. Non, jamais tyrannie ne fut plus atroce, plus insupportable ; le peuple, pour lequel on fit la révolution, est traité par les gouvernants comme une vile populace qu’il faut enchaîner pour leur sûreté ; et les hommes qu’un tel excès de barbarie révolte, ces hommes qui renversèrent la Bastille et le trône, sont par ces gouvernements appelés royalistes, pour tromper et armer contre eux les faibles et les ignorants. C’est par ce perfide machiavélisme qu’ils espèrent vous égarer et vous égorger avec les baïonnettes, comme ils firent en germinal et prairial de l’an III. Vous êtes sans-culottes, et vous ne combattrez pas ceux qui ont, comme vous, terrassé la royauté ! Écoutez, et ne vous faites point illusion.
Le peuple veut la constitution de 1793, qu’il accepta unanimement, et qui lui fut perfidement enlevée par l’égorgement et l’emprisonnement des patriotes, sous le nom de terroristes.
Il veut cette constitution, parce qu’abrogeant toute distinction de richesse, elle rend tous les hommes égaux, parce qu’elle assure des biens et des secours aux défenseurs de la patrie et aux pauvres, et parce que d’après elle le peuple peut réclamer lorsque les lois sont contraires à ses intérêts.
Si vous n’êtes pas les amis des rois, des nobles et des richards, vous serez avec nous ; vous n’écouterez pas la voix trompeuse de vos états-majors, qui, au mépris de leurs serments tant de fois répétés, se sont jetés à corps perdu dans les bras du gouvernement actuel, parce qu’il paie bien cher leur lâcheté, et surtout parce qu’il leur permet d’exercer sur vous cet intolérable despotisme que vous aviez renversé en 1789.
Ah ! quand vous versiez aux frontières votre sang pour la défense de la patrie, vous ne vous doutiez pas des horreurs qu’on commettait dans l’intérieur : vous pensiez combattre pour la liberté, pour le peuple ; et vos triomphes, votre sang, ne servaient qu’à élever une nouvelle tyrannie, de nouvelles distinctions, une nouvelle insolence sur les débris de l’ancien despotisme.
Voyez ce directoire : à son faste insolent, à ses magnifiques palais, à sa garde nombreuse, à sa hauteur, à la lâcheté des courtisans, ne reconnaît-on pas la cour des Capets ? Et nos généraux, si élégamment costumés, ne ressemblent-ils pas, par leur luxe et leur morgue, à ces nobles orgueilleux dont ils ont pris la place ? Ah ! vous le voyez, braves soldats, la révolution, qui devait rétablir l’égalité, n’a fait jusqu’ici que remplacer une bande d’anciens coquins par une foule de coquins nouveaux.
Des administrateurs patriotes dirigeaient la révolution au soulagement des malheureux ; des chefs, amis de l’égalité, vous conduisaient à la victoire ; ils furent destitués sous le nom de terroristes. La terreur, qui avait sauvé la patrie, devint un crime ; et les hommes courageux qui, par le plus grand dévouement, avaient bravé tous les dangers, furent désignés aux poignards des contre-révolutionnaires comme les plus infâmes scélérats.
Après deux ans de contre-révolution, vous devez être désabusés. Les terroristes sont ceux qui, depuis le commencement de la révolution, combattent pour les droits du peuple, ceux qui réclament sans cesse des récompenses pour vous et des secours pour les malheureux, ceux qui firent périr les ennemis du peuple, ceux avec lesquels vous fîtes tant de fois pâlir les satellites des tyrans ; voyez qui de nous ou de nos ennemis méritent votre estime.
Soldats, ouvrez les yeux : vous êtes peuple, pourriez-vous vous armer contre lui ? Pourquoi cette animosité contre vos frères de la légion de police ? On les chasse, parce qu’ils y voient clair, parce qu’ils ne veulent pas nous égorger : demain vous serez détrompés, et on vous en fera autant.
Soldats à collet rouge, ou collet blanc, n’êtes-vous pas tous enfants et défenseurs de la patrie ? n’avez-vous pas combattu ensemble pour le triomphe de la liberté ? Amis, embrassez-vous et réunissez vos armes contre les usurpateurs qui, craignant la vengeance du peuple, espèrent trouver un appui dans votre division.
La patrie, votre mère commune, irritée par le sang de vos frères que vous aurez versé, vous écrasera sous le poids de ses malédictions.
Le tocsin sonne.
On n’est pas soldats du gouvernement, mais du peuple ; ce n’est pas le gouvernement, mais le peuple, qui vous paie par ses sueurs et par ses privations ; et si vous vous armez contre lui, comme le prétendent les tyrans, quels que soient les dangers, nous combattrons ; le sort en est jeté : se taire est le plus grand des crimes ; souffrir, c’est sanctionner l’esclavage des générations futures ; nous nous lèverons, et nous verrons si vous êtes les défenseurs de la liberté, ou les esclaves de la tyrannie. Ah ! soldats, vous êtes peuple, opprimés, malheureux, comme nous, vous viendrez dans nos rangs faire pâlir les oppresseurs de la patrie. »

Proclamation rédigée par Buonarroti.

Source : P. Buonarroti, La conspiration pour l’égalité dite de Babeuf, 1828, rééd. Paris 1957, t. II, Éditions Sociales, p. 198 à 200.
Image de l’article : portrait de Buonarroti, gravé par Parmiani.

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