Flaubert : "Bouvard et Pécuchet"

, par  J.G.
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Portrait de Gustave Flaubert , par Eugène Giraud, 1867, peinture à l’huile, 56 X 46 (Musée du Château de Versailles)

Le 15 mars 1850, le "parti de l’ordre" fait voter la loi Falloux, qui vise à placer l’école publique sous l’autorité morale de l’Eglise, et reconnaît l’existence d’écoles "libres", totalement indépendantes du contrôle de l’Etat.

Le texte de Flaubert qui va suivre, nous montre l’impuissance à laquelle est réduit Alexandre Petit, instituteur d’un village normand, face à l’abbé Jeufroy, auquel la loi Falloux a donné tout pouvoir ; tout en annonçant la fin de la République...

« Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l’instituteur, et lui dit presque à voix basse :

- "Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle ?"

- "Ils n’ont rien donné !" reprit le maître d’école.

- "C’est de votre faute !"

- "J’ai fait ce que j’ai pu !"

- "Ah ! - Vraiment ?"

Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se rasseoir ; et s’adressant au curé :

- "Est-ce tout ?"

L’abbé Jeufroy hésita ; - puis, avec un sourire qui tempérait sa réprimande :

- "On trouve que vous négligez un peu l’histoire sainte."

- "Oh ! l’histoire sainte !" reprit Bouvard.

- "Que lui reprochez-vous, monsieur ?"

- "Moi ? rien ! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que l’anecdote de Jonas et les rois d’Israël !"

- "Libre à vous !" répliqua sèchement le prêtre - et sans souci des étrangers, ou à cause d’eux :

"L’heure du catéchisme est trop courte !"

Petit leva les épaules.

- "Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires !"

Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place. Mais la soutane l’exaspérait.

- "Tant pis, vengez-vous !"

- "Un homme de mon caractère ne se venge pas !" dit le prêtre, sans s’émouvoir. "Seulement, - je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l’instruction primaire."

- "Eh ! je le sais bien !" s’écria l’instituteur. Elle appartient même aux colonels de gendarmerie ! Pourquoi pas au garde-champêtre ! Ce serait complet !"

Et il s’affaissa sur l’escabeau, mordant son poing, retenant sa colère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.

L’ecclésiastique le toucha légèrement sur l’épaule.

"Je n’ai pas voulu vous affliger, mon ami ! Calmez-vous ! Un peu de raison ! Voilà Pâques bientôt ; j’espère que vous donnerez l’exemple, - en communiant avec les autres."

- "Ah c’est trop fort ! moi ! moi ! me soumettre à de pareilles bêtises !"

Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa mâchoire tremblait. - "Taisez-vous, malheureux ! Taisez-vous !

Et c’est sa femme qui soigne les linges de l’église !"

- "Eh bien ? quoi ? Qu’a-t-elle fait ?"

- "Elle manque toujours la messe ! - Comme vous, d’ailleurs !"

- "Eh ! on ne renvoie pas un maître d’école, pour ça !"

- "On peut le déplacer !"

Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l’ombre. Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

Ils arrivaient à l’autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le voyage ; - et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même curé, le même recteur, le même préfet ! - Tous, jusqu’au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante ! Il avait reçu déjà un avertissement, d’autres viendraient. Ensuite ? - et dans une sorte d’hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu’il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste !

A ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d’une quinte de toux, le nouveau-né se mit à vagir - et le marmot pleurait.

- "Pauvres enfants !" dit le prêtre d’une voix douce.

Le père alors éclata en sanglots. - Oui ! oui ! tout ce qu’on voudra !"

- "J’y compte" reprit le curé ; - et ayant fait la révérence : - "Messieurs, bien le bonsoir !"

Le maître d’école restait la figure dans les mains.

- Il repoussa Bouvard.

- "Non ! laissez-moi ! j’ai envie de crever ! Je suis un misérable !"

Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.

On l’appliquait maintenant à raffermir l’ordre social. La République allait bientôt disparaître.

Trois millions d’électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel. Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en voulait aux romans-feuilletons ; la philosophie classique était réputée dangereuse ; les bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels - et le peuple semblait content. »

Extrait de Bouvard et Pécuchet, Flaubert, (posthume), chap. VI, p. 230 à 232, Editions GF Flammarion, 1999.

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