Le sport dans le système "éducatif" et de propagande du nazisme

, par  J.G.
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- « Lorsque, dans Mein Kampf, Hitler présente sa politique en matière d’éducation, l’éducation physique vient largement en tête. Il affectionne l’expression “endurcissement physique” [körperliche Ertüchtigung] qu’il emprunte au dictionnaire des conservateurs de Weimar ; il fait l’éloge de l’armée wilhelminienne comme étant la seule institution saine et vivifiante du “corps du peuple” [Volkskörper] par ailleurs en putréfaction ; il considère le service militaire principalement ou exclusivement comme une éducation à l’endurance. De toute évidence, la formation du caractère n’occupe pour Hitler que la seconde place ; selon lui, elle advient plus ou moins d’elle-même, lorsque, justement, le physique est le maître de l’éducation et qu’il réprime l’esprit. Mais c’est seulement au dernier rang de ce programme pédagogique qu’on trouve, admises à contrecoeur, suspectées et dénigrées, la formation de l’intellect et les nourritures spirituelles. Dans des tournures toujours nouvelles s’expriment la peur de l’homme qui pense, la haine de la pensée. » Victor Klemperer

Extrait du livre LTI, la langue du IIIe Reich, Carnets d’un philologue de Victor Klemperer, p. 25 et 26. Traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot. Présenté par Sonia Combe et Alain Brossat. Collection Agora. Éditions Albin Michel, 1996.

- « Goebbels énonce son principe directeur en 1934, lors du “Congrès [du Parti] de la fidélité” qui a conservé son nom pour atténuer et couvrir la révolte de Röhm : “Nous devons parler la langue que le peuple comprend. Celui qui veut parler aux hommes du peuple doit, comme dit Martin Luther, “considérer leur gueule” [1].” Le lieu d’où le conquérant et Gauleiter de la capitale du Reich -jusqu’au bout, Berlin sera désignée de manière aussi retentissante dans tous les communiqués officiels, et même lorsque les morceaux épars du Reich seront depuis longtemps aux mains de l’ennemi et que Berlin ne sera plus qu’une ville à moitié détruite, coupée du monde extérieur, agonisante-, le lieu où Goebbels parle le plus fréquemment aux Berlinois, c’est le Palais des sports, et les images qui lui semblent les plus populaires et auxquelles il recourt le plus facilement, c’est au sport qu’il les emprunte. La pensée que cela pourrait rabaisser l’héroïsme guerrier que de le comparer à une performance sportive ne l’effleure jamais ; guerriers et sportifs se rencontrent dans le gladiateur, et le gladiateur, pour lui, c’est le héros.
Toute discipline sportive lui est bonne pour s’exprimer et l’on a souvent l’impression que ces vocables lui sont si familiers qu’il est complètement insensible à leur aspect métaphorique. Voici une phrase qu’il prononce en septembre 1944 : “Et nous ne manquerons pas de souffle quand viendra le finish.” Je ne crois pas du tout qu’en disant cela Goebbels se représente vraiment le coureur à pied ou le coureur cycliste dans l’effort de fin de course. Il en va autrement de cette déclaration selon laquelle le vainqueur sera “celui qui franchira la ligne d’arrivée avant les autres, quand ce ne serait que d’une tête”. Ici, dans son développement, l’image est vraiment employée métaphoriquement. Et si, dans ce cas précis, on ne se sert de la course que, disons, pour en retenir une scène finale, une autre fois, c’est pendant tout le déroulement d’un meeting qu’on ne reculera devant aucun terme technique de football. Le 18 juillet 1943, Goebbels écrit dans le Reich : “De même que les vainqueurs d’un grand match de football quittent le terrain dans une autre condition que celle dans laquelle ils y sont entrés, de même un peuple aura un air très différent selon qu’il achèvera une guerre ou qu’il la commencera... Dans cette [première] phase de la guerre, le conflit militaire ne pouvait en aucune façon être considéré comme ouvert. Nous combattions exclusivement sur la surface de réparation adverse...” Et voilà qu’on nous demandait à présent la capitulation des partenaires de l’Axe ! C’était exactement “comme si le capitaine d’une équipe perdante exigeait du capitaine de l’équipe gagnante qu’il fasse cesser le jeu alors que l’équipe de celui-ci mène par 9 buts à 2... On se moquerait avec raison d’une équipe qui souscrirait à cette exigence, on cracherait sur elle. Elle a déjà gagné, elle doit seulement défendre sa victoire”. » Victor Klemperer

Extrait du livre LTI, la langue du IIIe Reich, Carnets d’un philologue de Victor Klemperer, p. 299 et 300. Traduit de l’allemand et annoté par Élisabeth Guillot. Présenté par Sonia Combe et Alain Brossat. Collection Agora. Éditions Albin Michel, 1996.

Victor Klemperer, fils de rabbin et cousin du célèbre chef d’orchestre Otto Klemperer, fut destitué de son poste à l’université de Dresde par les nazis en 1935. Il échappa à la déportation, mais fut assigné à résidence dans une Judenhaus.

P.S. : Dans l’ouvrage cité précédemment,

- on apprend que Hitler a importé d’Autriche le mot “communication” [Verlautbarung] dans la langue administrative du Reich (p. 270) ;
- « Le mouvement est à ce point l’essence du nazisme que celui-ci se désigne lui-même comme “le Mouvement” et sa ville natale, Munich, comme “la capitale du Mouvement”, et, alors qu’il cherche toujours pour ce qui lui semble important des mots ronflants et excessifs, il conserve le mot “mouvement” dans toute sa simplicité. » Victor Klemperer (p. 292).

[1Martin Luther, Oeuvres, VI, Genève, Labor et Fides, 1964, p. 195. Jean Base traduit « dem Volk aufs Maul sehen » par « considérer leur bouche ».

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