"Expliquer l’eau par l’eau". Par Alexandre Najjar

, par  J.G.
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Un intellectuel libanais s’élève contre le manifeste "Pour une littérature-monde en français".

« Le manifeste "Pour une littérature-monde en français", publié dans "Le Monde des livres" du 15 mars, est affligeant à un double titre : il constitue d’abord un "sabordage" de la part d’écrivains francophones qui, au lieu de brandir l’étendard de la francophonie, célébrée lors du dernier Salon du livre et défendue avec ardeur par des millions de personnes, tentent de la "ringardiser" et sèment le doute dans les esprits, alors même que la plupart d’entre eux font partie d’institutions francophones ou de jurys de prix francophones. Il comporte, d’autre part, des erreurs inacceptables qu’il est nécessaire de dissiper : le fait que les principaux prix français couronnent cette année des écrivains "d’outre-France" n’est nullement une "révolution copernicienne". Ce phénomène n’est pas nouveau : au cours des quinze dernières années, plusieurs auteurs étrangers d’expression française, dont Amin Maalouf et Tahar Ben Jelloun, ont obtenu d’importantes distinctions littéraires. Pourquoi s’en émouvoir tout à coup ? Aussi est-il aberrant de prendre les prix littéraires pour seul critère, comme si ces prix déterminaient le présent et l’avenir de la littérature française, alors qu’ils sont -on l’a vu cette saison- de plus en plus décriés.

Du reste, comment peut-on en partant de ce constat, annoncer la "fin de la francophonie", alors que ces prix, à supposer qu’ils représentent vraiment le baromètre de la littérature contemporaine, témoignent au contraire de la vitalité de la francophonie ? La notion de "littérature-monde en français" ne veut rien dire, elle n’est qu’une périphrase de la francophonie qui est l’ensemble de ceux qui, aux quatre coins du monde, ont le français en partage. "Il a expliqué l’eau par l’eau", dit un proverbe libanais. C’est de cela, précisément, qu’il s’agit ici. Car qu’est-ce-que la francophonie sinon la langue française "ouverte sur le monde et transnationale", c’est-à-dire la définition même qu’on veut donner à la "littérature-monde en français" ? Et qu’est-ce-que la francophonie, sinon cette "constellation" revendiquée par le manifeste et le refus d’un pacte "exclusif" avec la nation française au profit d’un pacte universel pour la défense d’une langue française menacée, mais toujours synonyme de liberté et d’ouverture sur le monde ? Affirmer, d’autre part, que "personne ne parle le francophone ni écrit en francophone" est tout aussi insignifiant, car personne n’a jamais prétendu que la francophonie représente une sorte d’espéranto.

La francophonie n’est pas une langue à part, elle n’est pas, ou n’est plus, un "avatar du colonialisme". Au Liban, la langue française était parlée avant le Mandat français et se porte toujours très bien, soixante ans après le départ des troupes françaises du Levant. Un Libanais, un Québécois ou un Algérien qui s’exprime en français est francophone, au même titre qu’un Français de Paris, de Bretagne ou de Marseille. Tous appartiennent à une même famille ayant une langue et des valeurs en commun. Cela ne suffit-il pas ? Pourquoi faut-il, au nom d’une vision réductrice de la francophonie, remettre en question ce que Senghor et nombre de personnalités majeures de notre temps ont réussi à bâtir dans un formidable élan de solidarité ? Pourquoi parler de "modèles français sclérosés " et déprécier la littérature française contemporaine, qui compte encore, Dieu merci, d’excellents romanciers, dans le seul but de mieux illustrer l’apport inespéré des écrivains venus d’ailleurs, alors qu’il aurait suffi de dire que ceux-ci peuvent apporter à la littérature française des idées, des sujets, des vocables nouveaux ? Le sentiment que nous avons, nous autres, écrivains francophones vivant à l’étranger, c’est que nos collègues qui s’installent en France, dès lors qu’ils décident de s’intégrer dans la vie française, ne supportent plus qu’on ne les assimile pas aux auteurs français et revendiquent la "normalité", alors que l’enjeu n’est pas là : la francophonie est notre dénominateur commun, elle n’a rien de honteux, elle n’a pas besoin d’être intégrée, puisqu’elle intègre déjà, et que, loin de diviser, elle réunit. Que nous importe l’exemple britannique ! Il existe entre les pays qui ont le français en partage d’autres considérations, historiques, affectives, humaines, qui font de la francophonie un concept spécifique, inimitable, qu’il serait faux de vouloir reconsidérer par référence au modèle anglo-saxon qui complexe encore nos intellectuels et qui cherche à gommer, au nom de le mondialisation prônée par l’Amérique, la diversité culturelle et le dialogue interculturel que favorise justement la francophonie.

Les personnalités qui ont signé le manifeste en question ont sans doute voulu insister sur l’apport des écrivains venus d’ailleurs à la langue française, et leur initiative est, en soi, très louable. Mais en souscrivant aux syllogismes et aux analyses approximatives du rédacteur du manifeste, ils sont tombés dans le piège du dénigrement de la francophonie, alors que celle-ci, devenue une réalité incontournable dotée d’institutions de plus en plus efficaces, n’est pas en contradiction avec l’idée de "littérature-monde" et ne conduit nullement à marginaliser les écrivains étrangers d’expression française. Les auteurs du manifeste ont cru bon de reprocher au roman français de "se regarder écrire". C’est le même reproche que nous leur faisons aujourd’hui. »

Article présent dans Le Monde des livres du vendredi 30 mars 2007 et écrit par Alexandre Najjar, avocat et écrivain, responsable du supplément L’Orient Littéraire.

P.S. :

- "-A quoi bon développer les arts dans un pays occupé ?
- Un pays ne meurt pas quand il est occupé : c’est quand sa culture disparaît qu’il meurt vraiment !"
Propos d’Alexandre Najjar
- Dans le manifeste "Pour une littérature-monde en français", publié dans Le Monde des livres du 15 mars, il existe un passage particulièrement troublant : "Soyons clairs : l’émergence d’une littérature-monde en langue française consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l’acte de décès de la francophonie. Personne ne parle le francophone, ni écrit en francophone. La francophonie est de la lumière d’étoile morte. Comment le monde pourrait-il se sentir concerné par la langue d’un pays virtuel ?"

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