"La Commission est convaincue de l’utilité des scanners corporels". Par Jean-Pierre Stroobants

, par  J.G.
Lu 203 fois

Confirmé dans ses fonctions en novembre 2009, le Belge Gilles de Kerchove, coordinateur de la politique antiterroriste de l’Union européenne (UE), va trouver un nouveau rôle, en liaison avec le président "stable" du Conseil européen, son compatriote Herman Van Rompuy, et le haut représentant pour la politique extérieure, Catherine Ashton. Pour lui, la lutte contre le terrorisme doit rester une priorité des Vingt-Sept.

Comment évaluer la menace terroriste en Europe aujourd’hui ?

Les récentes tentatives d’attentat sur le vol Amsterdam-Detroit, contre un caricaturiste au Danemark ou contre le chef des services secrets saoudiens confirment que certains groupes "franchisés" liés à Al-Qaida, dans la péninsule Arabique ou en Somalie, affichent leur volonté de déborder du cadre local pour participer au djihad mondial. Ensuite, que leurs modes d’action sont innovants, capables d’échapper aux systèmes de détection.

En Europe, la menace reste difficile à quantifier. L’un des risques, c’est l’action d’un être opérant en solitaire, sans passé judiciaire, et se procurant des moyens d’action dans des zones du monde où le contrôle est faible. Nous devrons donc adapter notre riposte et aider davantage certains de ces Etats, comme le Yémen. L’une de mes préoccupations concerne les voyages de tels individus dans ce pays, au Pakistan ou en Somalie.

La tentative d’attentat sur le vol Amsterdam-Detroit a-t-elle entraîné des demandes des États-Unis aux Européens en matière de sécurité aérienne ?

Le numéro deux du département Homeland Security, Jane Holl Lute, est venue il y a quelques jours à Bruxelles pour s’interroger avec nous, dans un esprit de coopération, sur les possibilités d’améliorer éventuellement la sécurité. Le ton est à l’écoute, pas à l’imposition de mesures.

Êtes-vous favorable à l’usage de scanners corporels dans les aéroports ?

Il semble avéré que la récente tentative d’attentat aurait pu être déjouée par l’utilisation de cette technique. Et je suis partisan d’une initiative européenne pour améliorer et harmoniser les conditions de l’installation de ces appareils.

La Commission était déjà convaincue de leur utilité, mais le Parlement avait émis des préoccupations compréhensibles au sujet du respect de la vie privée et de la dignité. Une deuxième génération de ces appareils devrait permettre de répondre à ces objections et, notamment, de détruire immédiatement les images. Au-delà, il faut définir l’équilibre entre ce type de contrôle et la gestion de l’information. L’approche européenne est basée sur le risque et non sur le caractère systématique.

Les contrôles ne seraient donc pas généralisés ?

Étant donné le coût des scanners et les contraintes liées à la gestion d’un aéroport, il faut développer une approche basée sur l’étude du risque.

On objecte déjà que de tels scanners renforcent plus le sentiment de sécurité que la sécurité elle-même.

On n’assurera jamais 100 % de sécurité et ce n’est sans doute pas souhaitable étant donné le type de société que cela suppose. Mais si la technologie permet de tendre vers 100 % et de minimiser l’impact sur la vie privée, pourquoi la rejeter ?

Les États-Unis ont établi une liste de pays dont tous les voyageurs sont classés d’office comme "à risques". L’UE pourrait-elle suivre ?

Sans procéder de la sorte, les responsables européens de la sécurité possèdent, je crois, une grille d’analyse qui les conduit à intensifier les contrôles et à établir des paramètres de dangerosité. Tout le monde comprend que des flux soient davantage contrôlés étant donné le profil de certains pays.

Une partie de l’analyse est basée sur le renseignement, une autre sur des considérations plus structurelles. Avec les Etats-Unis, nous nous interrogeons d’ailleurs sur l’aide à apporter à des pays tiers, dotés de systèmes de contrôle faibles.

La question de l’échange de données sur les passagers est-elle de nouveau à l’ordre du jour ?

Nous revoyons nos pratiques, dans la perspective d’une probable réunion ministérielle l’été prochain. D’ici là, la Commission de Bruxelles et les États-Unis évalueront l’exécution de leur accord PNR et l’Union réexaminera peut-être la création d’un "PNR européen".

L’utilisation du PNR a réduit les contrôles sur les "minorités visibles" : les critères conduisant à une inspection approfondie ne sont pas la couleur de la peau ou le comportement physique d’un individu mais sont fondés sur des éléments objectifs obtenus au moment de la réservation, de l’enregistrement et de l’entrée dans l’avion…

Pour vous, ce "PNR européen" est-il une priorité ?

Oui, dans le cadre d’une stratégie européenne globale sur la collecte et l’échange d’informations. Je ne veux pas tomber dans un système orwellien. J’aimerais déterminer, avec le Parlement et le Conseil, les limites que l’on ne veut pas franchir et établir un cadre commun de protection des données. Ensuite, dans le contexte de l’espace transatlantique de sécurité, il faudra échanger plus d’informations avec les Américains.

Le fichier américain comporte 500 000 noms de suspects potentiels mais l’auteur de la tentative d’attentat sur le vol pour Detroit n’y figurait pas, alors que son père l’avait dénoncé. Quelles leçons tirez-vous de cette affaire exemplaire ?

Barack Obama a parlé d’une erreur "systémique et humaine". Nos bases de données sont très professionnelles et nous les améliorons sans cesse. Mais, encore une fois, il n’existe pas de sécurité absolue.

Propos recueillis par Jean-Pierre Stroobants, article publié par le journal Le Monde, le 09/01/10.

Navigation

Brèves Toutes les brèves