Matrix I : Sur la question du virtuel

, par  Serge Carfantan, Tribune libre
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Notions : vérité, conscience, technique, etc.

Je précise que ce texte a été écrit pendant l’été 2003, sans aucune consultation de commentaires de Matrix. En septembre 2003, je recevais un volume Matrix, machine philosophique, (éditions Ellipses), que je recommande en complément de cet article, pour la pertinence de bien des vues qui y sont exposées.

Une remarque pour commencer : un élève de terminale qui étudie l’allégorie de la caverne de Platon, cherche à faire des liens avec les repères de son univers littéraire et avec le cinéma. Invariablement, il tente le rapprochement avec Matrix. Pourquoi ? Dans l’allégorie de la Caverne de Platon, au livre VII de La République, la condition humaine est représentée comme celle de prisonniers enchaînés, inconscient de leur sort, rivés qu’ils sont, en face d’un mur, à contempler des ombres qui passent. Dans notre postmodernité, le mur est devenu écran de télévision et les programmes, la publicité. C’est un peu comme si était entretenue une somnolence devant les images, une hypnose qui confine la conscience dans les apparences et lui interdit de voir la réalité et de se libérer. En quoi Matrix permet-il de ressaisir l’illusion dans laquelle vivent les hommes avec une perspective nouvelle ?

Essayons d’y voir clair. Il y a d’un côté le monde des apparences, le monde quotidien, avec ses exploiteurs et exploités, ses menteurs, avec la souffrance et l’aliénation ordinaire. Le tout au premier degré. Thomas Anderson vit dans ce monde là avant de rencontrer Morpheus qui lui montre que ce monde là est gouverné par un autre monde, le monde réel, monde dans lequel l’intelligence artificielle a fini par triompher de l’humain qu’elle vampirise. La Matrice qui tient les ficelles de l’ordre des apparences. Morpheus est un terme de la mythologie grecque, choisi à dessein. Morpheus est liés à Morphée, celle qui dispense le sommeil et suscite leurs rêves, comme son antithèse. En effet, il est un résistant du réel, qui mette une lutte contre la Matrice. C’est lui qui trouve Thomas Anderson, qui l’envoie dans le réel à la suite de quoi il deviendra Neo. Neo est un jeu de mot sur One. Le Un, le premier, donc l’élu qui doit vaincre la Matrice et qui d’après la légende sera le seul capable de le faire Neo homme nouveau. Il va donc falloir sortir Neo de sa caverne habituelle, lui faire traverser les apparences en lui apprenant les techniques de combat contre la pieuvre mentale, et revenir dans le réel pour vaincre la puissance obscure qui étouffe l’humanité. Alors Neo pourra devenir un libérateur, il saura briser les chaînes qui maintiennent les autres hommes prisonniers. Jusque là décidément, la comparaison avec Platon tient la route. Il y a effectivement des analogies. Mais c’est un choix à faire. C’est un destin à choisir que de devenir ou non Neo. Au début, Thomas Anderson doit choisir entre prendre la pilule bleue ou la pilule rouge. Il y a une alternative, d’un côté, il y a un film, Matrix, et de l’autre, il y aurait un autre film. Choisir oui ou non de travailler à la libération de l’humanité. C’est choisir l’insécurité, le danger, l’isolement. C’est rompre avec le monde des apparences, car le monde des apparences, celui de l’establishment, des conventions, le monde complet-cravate des golden-boys, de la compétition, de l’ambition, de la gloire, de l’argent est faux. (texte) De ce monde Morphéus dit "hommes d’affaires, enseignants, avocats, menuisiers ils ne sont pas pour la plupart prêts à être débranchés". C’est évidemment se placer du côté du monde réel celui de la vérité même de ces apparences, car il est tissé dans la virtualité qui ordonne toutes les apparences et les soutient. Ici le message est donc que le monde virtuel est en un sens le vrai monde, car il en délivre l’interprétation. C’est l’esprit de l’intérieur qui ordonne le réel. C’est une proposition qui choque le sens commun, car justement nous avons le parti-pris que le virtuel, c’est de l’illusion, de l’imaginaire, qui s’oppose au fait de cette réalité terne qui nous entoure. Que fait Platon dans l’allégorie de la caverne, sinon opérer le même renversement ? Le Monde réel, le monde qui donne son sens et qui est le fondement même à partir duquel joue les apparences dans le flux du Devenir, c’est le monde intelligible, le monde de l’Être. Au-delà du sensible emporté par le temps, le Virtuel.

S’il est possible d’agir au niveau de l’intelligence virtuelle, de jouer avec l’illusion, il sera possible de modifier le niveau de l’actuel. On ne modifie l’apparence qu’en modifiant cela même dont elle est la projection. On ne changera pas l’homme en lui refaisant la tête au lifting pour le rendre jeune et beau. On changera le monde en changeant l’esprit de l’homme, cet esprit qui a concrétisé le monde actuel.

Le problème de Néo, c’est de devoir choisir un futur différent, à partir de l’intelligence organisatrice. Pilule bleue, pilule rouge. Ou bien voir la trame intelligible de ce qui est, ou bien retourner dans son tissu, celui de la Matrice et ne plus avoir conscience de rien. Oublier. Voir, ce n’est pas recevoir une promesse de bonheur. La vérité, la vérité seulement du Morpheus. Pas le bonheur. Cypher le traite lui, va faire le choix inverse de Néo, le bonheur de l’immersion dans le tissu des apparences. Voir implique immédiatement le combat contre l’empire totalitaire de l’illusion. Retourner dormir dans la Matrice, c’est le choix de la facilité de la recherche des plaisirs. Voir conduit sur le chemin de la libération, mais ce chemin est ardu, et il va falloir façonner en soi le guerrier pour s’y aventurer. Néo va entrer sur la voie du guerrier et porter la guerre sur le seul terrain où elle est radicale, sur le terrain du mental tentaculaire qui maintient la prise de l’illusion. Le combat virtuel est combat contre les forces de l’ombre, les puissances de l’inconscient qui maintiennent l’humanité dans une sous-conscience dans laquelle elle n’est pas éveillée. Dans l’illusion, il n’y a pas de possibilité nouvelle, il n’y a que répétition des conduites anciennes. Pour que surgisse le Nouveau, l’ancien modèle doit mourir, et donc être tué, pour que renaisse l’ouverture du possible. Sur le plan de l’intelligence créatrice cosmique, tout est possible. Mais encore faut-il s’y inviter. Tous les pouvoirs attendent celui qui est prêt à se donner pour le salut du genre humain. L’Inde dirait, les siddhis. Ce dont fait mention Patanjali, dans les Yoga-sutra. L’univers peut être recréé de l’intérieur, pour autant que l’élu soit capable de retourner à la Source de tous les pouvoirs. Et c’est un choix radicalement neuf, car s’il fallait compter sur le temps psychologique habituel, l’illusion perdurerait indéfiniment.

Mais attention, il est indispensable de comprendre, que l’illusion ne prend jamais fin pour autant. La seule manière de s’en libérer, c’est de la reconnaître et surtout de savoir en jouer. Celui qui est coincé dans le jeu ne sait pas que c’est un jeu et c’est pour cela qu’il y a drame et esclavage. Celui qui sait qu’il s’agit d’un jeu de l’intelligence cosmique - donc virtuelle - ne sort pas du réel et de sa complexité. il y aura toujours le même monde. Monde des apparences, monde tissé d’intelligence virtuelle. C’est la position du sujet dans ce monde qui détermine le pouvoir qu’il possède sur le monde. Et le choix de pourvoir en créer un autre différent. Tel est le sens de mâya, dans la pensée indienne. On ne détruit pas mâya, l’illusion, car elle accompagne tout processus de manifestation, mais il est possible de jouer avec mâya et s’emparer de sa puissance prodigieuse, sans plus être victime de ses productions.

Ce qui effraye dans Matrix c’est l’alliance du jeu vidéo, des mangas, du rock gothique, l’agressivité d’une contre-culture très offensive. Mais c’est une nécessité que s’exprime la révolte contre le mensonge, la bêtise et l’ignorance. Il y a bien un combat contre l’ignorance. Il est singulier dans Matrix que le combat se fasse avec l’aide de l’alliance à la féminité, Trinity. Référence chrétienne à la trinité ? Non, ici Trinity est à la fois la Mère, la Femme et la Guerrière, ce qui sonne plutôt indien comme mythologie (voir le panthéon indien : Saraswati, Kali, Durga).

Alors oui, je cède à l’invitation de mes élèves. Il y a bien un contenu philosophique dans Matrix et on ne peut réduire le film à un remake de jeu vidéo qui brasse des effets spéciaux. Ce serait injuste. Mais c’est une question d’interprétation qui requiert d’emblée une métaphysique. Il faut oser ce vertige. Mais ce qui nous attend, c’est une plongée dans la question complexe du statut de la réalité.

Dialogue avec la classe de TL2 année 2003

personnage symbolique
Néo l’élu, le sauveur de l’humanité, d’abord disciple
Morpheus le maître, chargé de tirer le disciple du sommeil
l’Oracle la divinité, le médium qui entrevoit le destin
Triniti La puissance féminine, l’amante, guerrière, cf trimurti indienne
Cypher le traite, Judas qui trahit Jésus,
l’agent Smith ange déchu, puissance du mal
l’Architecte L’intelligence organisatrice de la réalité, mais indifférent à la condition des humains.
Séraph séraphin, ange protecteur des créatures
le mérovingien divinité qui préside au passage du réel au virtuel et veille sur l’ordre causal strict
les jumeaux archétype des vampires
le conseiller Amman le gardien de la tradition, sage qui cherche l’équilibre du monde
Eléments du film Symbolique
Zion condition misérable et réelle de l’humanité asservie, plan du corps-physique
le monde extérieur projection hallucinatoire d’une pseudo-vie qui n’est que de l’artifice maintenu par des moyens techniques,
la réalité virtuelle intelligence virtuelle ordonnatrice et le corps-subtil que Néo doit apprendre à maîtriser avec les arts martiaux
la Matrice puissance de l’IIlusion qui se sert du virtuel pour contrôler et asservir les consciences
le petit chat noir un bug dans la matrice : un présage d’un événement grave
la pilule bleue, la pilule rouge libre-arbitre de Néo qui doit exercer son choix, retourner dans l’illusion, ou affronter le réel
les arts martiaux le moyen de lutter contre les forces du mal qui maintiennent l’illusion, Néo doit être un guerrier
la petite cuillère image des potentialités ou pouvoirs de l’esprit, dans le réel, on ne peut tordre la cuillère, mais si elle est virtuelle, c’est possible. (spoon boy).

Morphéus : Je suppose que pour l’instant tu te sens un peu comme Alice, tombée dans le terrier du lapin blanc

Néo : On pourrait dire ça

Morphéus : Je le lis dans ton regard ; tu as le regard d’un homme prêt à croire tout ce qu’il voit, parce qu’il s’attend à s’éveiller à tout moment...Et paradoxalement, ce n’est pas tout à fait faux. Crois-tu en la destinée Néo ?

Néo : Non

Morphéus : Et pourquoi ?

Néo : Parce que je n’aime pas l’idée de ne pas être aux commandes de ma vie.

Morphéus : Bien sûr ! Et je suis fait pour te comprendre...

Je vais te dire pourquoi tu es là ; tu es là parce que tu as un savoir, un savoir que tu ne t’expliques pas, mais qui t’habite. Un savoir que tu as ressenti toute ta vie.

Tu sais que le monde ne tourne pas rond sans comprendre pourquoi, mais tu le sais, comme un implant dans ton esprit, de quoi te rendre malade.

C’est ce sentiment qui t’a amené jusqu’à moi. Sais-tu exactement de quoi je parle ?

Néo : De la Matrice…

Morphéus : Est-ce que tu veux également savoir ce qu’elle est ? La Matrice est universelle, elle est omniprésente, elle est avec nous ici en ce moment même. Tu la vois chaque fois que tu regardes par la fenêtre ou lorsque tu allumes la télévision. Tu ressens sa présence quand tu pars au travail, quand tu vas à l’église ou quand tu paies tes factures. Elle est le monde, qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité !

Néo : Quelle vérité ?

Morphéus : Le fait que tu es un esclave ! Comme tous les autres, tu es né enchaîné ; le monde est une prison où il n’y a ni espoir, ni saveurs, ni odeurs ; une prison pour ton esprit ....

Et il faut que tu saches que malheureusement si tu veux découvrir ce qu’est la matrice (ou ce qu’est la vérité), tu devras l’explorer toi-même … (ce que va maintenant dire Morphéus correspond à la séquence du film capturé sur les deux photos).

C’est là ta dernière chance, tu ne pourras plus faire marche arrière, choisis la pilule bleue et tout s’arrête, après tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux.

Choisis la pilule rouge, tu restes au pays des merveilles et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre.

N’oublie pas, je ne t’offre que la vérité, rien de plus !...

La matrice est un système et ce système est notre ennemi. Quand on est à l’intérieur, qu’est-ce qu’on voit partout ? Des hommes d’affaires, des enseignants, des avocats, des charpentiers ; c’est avec leurs esprits qu’on communique pour essayer de les sauver, mais en attendant, tous ces gens font quand même partie de ce système, ce qui fait d’eux nos ennemis. Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que pour la plupart, ils ne sont pas prêts à se laisser débrancher (à accepter la vérité).

Bon nombre d’entre eux sont tellement inconscients, et désespérément dépendants du système, qu’ils vont jusqu’à se battre pour le protéger.

Article du site "Philosophie et spiritualité", 2002, Serge Carfantan. Lien vers ce site : http://sergecar.club.fr/cinema/matrix.htm.

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